Le 14 juin, les Genevoises et Genevois sont invité·e·s à se prononcer sur la modification de la loi sur les heures d’ouverture des magasins (LHOM). En résumé : autoriser les commerces à ouvrir deux dimanches par an en décembre, sans avoir besoin d’une convention collective de travail. Les partisan·e·s du oui nous expliquent qu’il s’agit de soutenir nos petites entreprises locales. Étant justement moi-même gérant d’un petit commerce local ouvert depuis 27 ans, je suis contre cette modification, voici pourquoi.
Ce que la loi change réellement
Xenomorphe peut déjà ouvrir le dimanche, comme toutes les autres boutiques du canton. La législation actuelle permet à tout commerce d’ouvrir le dimanche, à condition de n’employer aucun·e salarié·e. En clair, si c’est le ou la patron·ne qui tient la boutique, ce n’est pas compté comme employé·e et donc la boutique peut ouvrir. Je le fais, d’autres le font. Certain·e·s de nos confrères et consœurs, gérant·e·s de petits commerces locaux font campagne pour le oui et j’avoue ne pas les comprendre : iels pourraient également ouvrir leurs portes n’importe quel dimanche s’iels le souhaitaient vraiment.
Ce qui me frappe, c’est que cette réalité ne figure nulle part dans la communication du camp du oui. On nous parle de « bouffée d’oxygène pour le commerce local » comme si les portes étaient condamnées. Or, elles ne le sont pas du tout, juste fermées par choix, et ne pas en parler revient à faire de la désinformation.
Ce que la loi change vraiment, en revanche, c’est la possibilité d’employer du personnel ces dimanches-là, sans les garanties prévues par une Convention Collective de Travail (CCT). Et c’est ce qui change tout.
Une mesure pour qui, exactement ?
Il faut être honnête : deux dimanches en décembre, sans CCT, ça n’avantage pas Xenomorphe, ça avantage Fnac, H&M, Migros, Manor, et toutes les enseignes qui ont les ressources humaines et la masse salariale suffisante pour organiser des rotations dominicales. Ces structures-là peuvent mobiliser du personnel et faire pression sur leurs employé·e·s (même si c’est une pression « douce ») pour récolter le chiffre d’affaires que génère une journée d’ouverture en pleine période de fêtes.
Nous, petits commerces, n’avons pas ces ressources. En ouvrant avec des salarié·e·s le dimanche, ça représente une organisation conséquente en termes de plannings et d’énergie humaine pour un bénéfice très incertain, et sans protection pour leurs droits, puisque la réforme proposée supprime l’exigence de CCT, qui avait été le compromis accepté en 2016. Depuis, le patronat n’a pas réussi à négocier cette convention et plutôt que de faire l’effort de trouver un accord, il revient avec une proposition allégée : deux dimanches, mais sans garanties.
Les Vert·e·s genevois·es le résument très bien : l’élargissement des horaires d’ouverture tend à favoriser surtout les grandes surfaces, qui ont la flexibilité et le personnel nécessaires. Les petits commerces de proximité, eux, ne gagneront rien et seront injustement mis sous pression supplémentaire. Il faudra suivre la cadence des grosses machines commerciales qui ont la capacité d’employer des gens 7 jours sur 7 de 8h à 19h, au détriment de la santé et de la qualité de vie du personnel1.
De plus, le Conseil Fédéral soutient actuellement une extension des ouvertures dominicales jusqu’à douze dimanches par an. Le vote du 14 juin a surtout valeur de test, et les deux camps le reconnaissent : c’est une première marche, pas un palier stable. Accepter deux dimanches sans garanties aujourd’hui, c’est normaliser le principe, et les prochaines négociations partiront de là, avec des droits pour les salarié·e·s déjà grignotés.
Je ne cherche pas à faire du catastrophisme, c’est l’histoire de cette votation qui en est à sa cinquième itération en quinze ans, chaque fois avec un périmètre légèrement élargi. Et les ficelles de la désinformation sont toujours les mêmes : on met dans le même panier petits commerces et grandes enseignes alors que ce sont toujours les mêmes qui ont à y gagner.
Le dimanche : une valeur, pas une nostalgie
Je ne suis pas contre le travail du dimanche par principe moral ou religieux. Je suis contre l’effacement progressif de l’idée qu’il existe du temps hors du travail, du commerce, de la consommation. Dans un secteur comme le commerce de détail, où les conditions sont déjà difficiles et les horaires parfois épuisants, le dimanche représente souvent le seul jour où la pression s’allège vraiment, pour toutes et tous. Je souscris aux idées de plusieurs syndicats : défendre le dimanche, ce n’est pas être rétrograde, c’est défendre du repos, de la santé et du temps pour vivre.
Je souhaite aussi défendre une cohérence dans ce que nous faisons au quotidien : Xenomorphe essaie de ne pas participer à une économie qui consomme sans réfléchir. On fait des choix éditoriaux, on sélectionne nos jeux, on essaie de vendre mieux plutôt que plus. Voter oui à une loi qui amplifie la frénésie d’achats de décembre, au détriment des conditions de travail, serait en contradiction avec tout ça.
Cette loi ne sert pas à ce qu’elle prétend servir, elle affaiblit des protections durement négociées, et elle ouvre une porte dont on ne sait pas très bien jusqu’où elle mène.
Le dimanche, on débranche.
- Je détaillerai dans un article futur le quotidien de notre boutique et notre manière de nous organiser, notamment au niveau de nos horaires. ↩︎